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Expertise, Prospective & Stratégie

Quel rôle pour la recherche d'aujourd'hui ?

Les sujets de recherche retenus dans nos Universités et Instituts ne sont-ils pas excessivement univoques ? Ne labourent-ils pas pratiquement tous le même sillon, celui de l'indispensable développement technico-économique, basé sur la conviction que la poursuite d'une croissance  exponentielle constitue la seule voie d'avenir pour les sociétés et l'humanité ? Il nous semble que la quasi-totalité des plans de recherche, au moins en sciences dites dures et en économie orthodoxe, soient tournés vers l'innovation technologique, conçue comme la seule réponse aux crises environnementales, économiques et sociales.

Pourtant, bien des indices laissent à penser que cet objectif de croissance pourrait être intenable. Étant donné les contraintes environnementales et énergétiques (et en particulier les pics du pétrole et du gaz), le contexte général dans lequel  vont évoluer nos sociétés dans les prochaines décennies pourrait bien être celui de la décroissance économique.  Dans cette hypothèse, il y aurait lieu de s'intéresser aux systèmes d'organisation des sociétés et aux formes institutionnelles qui seraient compatibles avec la non-croissance économique, voire, dans les pays les plus développés,  avec une certaine décroissance.  Dans le souci de laisser les différentes options ouvertes au choix politique, la recherche universitaire devrait davantage développer une réflexion plurielle. D'une part, plutôt que de toujours promettre la lune, la recherche devrait aussi poursuivre l'étude des contraintes environnementales, techniques, économiques et sociales, celles que le citoyen constate pourtant tous les jours. D'autre part, la recherche devrait contribuer à proposer des formes d'organisation des sociétés qui seraient adaptées à ces contraintes (plutôt que de les nier) tant dans leurs aspects techniques qu'économiques et institutionnels.

On peut difficilement reprocher aux décideurs politiques de suivre obstinément une politique qui mène à l'impasse si le monde académique, les chercheurs et les intellectuels ne proposent pas de stratégies nouvelles pour l'action politique, qui soient autre chose que des discours vertueux mais soient suffisamment concrètes pour être mises en œuvre par un gouvernement. Par contre, on peut reprocher au monde politique de ne pas encourager cette pluralité de recherches, de ne susciter et financer, pour l'essentiel, que les recherches du premier type. Le principe de précaution devrait pourtant conduire à une forte valorisation des recherches du second type, celles sur les limites et sur les moyens de s'en accommoder.

Dans son état actuel, l'enseignement et la recherche en Communauté française sont profondément déséquilibrés. Il est par exemple surprenant qu'il n'y ait pratiquement aucun enseignement de l'économie écologique  en Communauté française. Il est également frappant que la quasi totalité des recherches en sciences appliquées (dont les mémoires et les thèses) mettent en évidence les bienfaits de telle ou telle technique étudiée, en quoi elle représente un réel progrès pour la société et une opportunité pour l'économie, sans esprit très critique sur ses supposés bienfaits ni sur ses limites. Pratiquement aucune n'examine les limites théoriques ou pratiques de ces technologies dans l'économie réelle. Pratiquement aucune n'examine les effets pervers, sur la société et sur l'environnement, d'une adoption massive de ces diverses améliorations ou innovations. On en a encore eu récemment un exemple parlant avec les agrocarburants.  

On comprend bien la raison de ce déficit, les recherches critiques ne semblent pas porteuses d'avenir (dont celui de la carrière professionnelle). Il n'y a pas beaucoup de « demande », ni publique ni privée, pour une approche critique des technologies ou de l'économie. Cependant, l'éthique de la recherche d'une part et les interrogations légitimes des politiques et des citoyens d'autre part devraient contribuer à rétablir un certain équilibre.

Louis Possoz, ingénieur civil
Olivier Vermeulen, ingénieur civil
Olivier Parks, économiste
Pierre Courbe, ingénieur civil


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 1 Courant des sciences économiques qui prend en compte les limites physiques dans ses modèles.
 2 « Le Parlement européen met un frein aux biocarburants », Le Nouvel Observateur du 11/9/2013.

Entre mythes et réalités : les constats », novembre 2013.

La littérature scientifique s'enrichit chaque jour d'articles qui permettent de mieux comprendre les différentes crises dans lesquelles les sociétés contemporaines s'enfoncent. Les constats ainsi relevés, parfois peu connus du grand public, démentent régulièrement des idées toutes faites, des mythes répandus dans la société ainsi que dans les mondes politique et économique. Certains de ces constats font quasiment l'unanimité dans les milieux scientifiques tandis que d'autres sont débattus, parfois vivement. Comme ailleurs, les idéologies s'affrontent aussi au travers de débats scientifiques et singulièrement ceux qui portent sur l'économie. Les constats, même s'ils peuvent être peu réjouissants (dans la perspective de la poursuite de la croissance économique), même s'ils ne sont pas encore toujours complètement assurés, doivent être pris en compte comme des possibles et, dès lors, faire l'objet de recherches et être enseignés.
Quelques thèmes traversant les enjeux environnementaux et sociaux sont énumérés ci-dessous. Pour une analyse plus détaillée de certains aspects, on pourra se référer à la thèse de Pierre Serkine et au mémoire de Olivier Vermeulen tous deux publiés sur le site du Parlement wallon.

  • Les gravissimes problèmes environnementaux, dont les aspects emblématiques sont le réchauffement climatique et la perte de biodiversité, sont considérés comme avérés dans les milieux scientifiques correspondants. Ils devraient, entre autres choses, conduire l'humanité à abandonner rapidement les combustibles fossiles dans le sous-sol.
  • L'épuisement des combustibles fossiles (85 % des ressources énergétiques mondiales) est avéré même si les combustibles non-conventionnels permettront peut-être de maintenir le niveau de production actuel pendant quelques décennies. Mais déjà aujourd'hui, la lutte pour l'appropriation des ressources naturelles et des combustibles fossiles est acharnée.
  • Les énergies nucléaires posent des problèmes tellement complexes qu'il est raisonnable de ne pas les considérer comme une ressource assurée.
  • Les énergies renouvelables, malgré le développement important qu'elles connaissent aujourd'hui, ne seront pas à même dans un horizon prévisible de se substituer aux quantités de combustibles fossiles consommées actuellement. Cette affirmation est cependant contestée par des industries des renouvelables et des ONG environnementales.
  • Le constat du couplage fort entre économie et énergie est bien argumenté  , , . Ce couplage a pour conséquence qu'à une diminution des ressources énergétiques correspond une décroissance de l'économie. Autrement dit, moins d'énergie correspond à moins de PIB, c'est à dire à une diminution de la production, de la consommation et (surtout ?) des revenus. Ce constat est vivement discuté et la controverse, déjà ancienne, oppose souvent les scientifiques des sciences physiques (et apparentées) aux économistes néoclassiques.
  • L'effet rebond rendent inopérantes les stratégies de promotion de l'efficacité énergétique pour assurer la diminution de la consommation d'énergie  . Ainsi, les énormes progrès d'efficacité réalisés dans le passé n'ont jamais contribué à faire diminuer la consommation globale d'énergie. De plus, par comparaison avec toutes celles qui ont été réalisées depuis 1900, les améliorations encore possibles dans le futur apparaissent plutôt modestes  .
  • Ni la dématérialisation de l'économie ni la transition vers une économie de services n'ont induit une diminution de la consommation globale d'énergie, contrairement à une opinion répandue. Les effets positifs généralement attendus de ces deux stratégies sont démentis par une analyse des données macroéconomiques  , . Ici non plus, ces constats ne sont pas unanimement partagés, en particulier par les microéconomistes. Ils mériteraient d'être consolidés.
  • C'est l'organisation institutionnelle des sociétés contemporaines qui représente le plus grand obstacle à l'avènement d'une civilisation compatible avec les limites de la biosphère. L'organisation actuelle ne peut en effet se maintenir sans croissance économique. D'autres organisations sociétales, d'autres organisations institutionnelles devraient donc être proposées. L'opinion courante est que ce sont les comportements individuels qui devraient être revus. Il y a pourtant là une contradiction car à un comportement moins consommateur de la part des citoyens s'oppose la volonté des pouvoirs publics de relancer la consommation afin d'assurer la croissance et l'emploi. Plutôt que sur les seuls comportements individuels, c'est sur l'organisation des institutions qu'il y a lieu de se pencher  , .

Louis Possoz, ingénieur civil
Olivier Vermeulen, ingénieur civil
Olivier Parks, économiste
Pierre Courbe, ingénieur civil

 

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6 « Energy consumption in service industries: Challenging the myth of non-materiality », Fourcroy, Gallouj  & Decellas, Ecological Economics 81 (2012) 155–164 .
7 « ICT and e-business in the pulp, paper and paper products industry », e-business watch Sector, Report N° 3, European Union 2006.
8  De bonnes institutions suppléent l'absence de vertu, qui est la chose au monde la mieux partagée. » (Guy Haarscher).
9 Voir aussi l'analyse de Jörg Friedrichs, « Global energy crunch: How different parts of the world would react to a peak oil scenario », Energy Policy (2010), doi:10.1016/j.enpol.2010.04.011